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TIC, colonialité, patriarcat: Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… quels impacts sur la pensée féministe? Pistes africaines

Saturday 25 June 2016, author(s)-editor(s) Joëlle Palmieri

Cet ouvrage interroge la politisation/dépolitisation des organisations de femmes et féministes en contexte de mondialisation. Il explore des pistes africaines et en particulier l’Afrique du Sud et le Sénégal. Dépassant les notions de néolibéralisme et de « fracture numérique de genre », l’auteure s’intéresse, à travers les usages des TIC par lesdites organisations, aux facteurs de l’inhibition ou de la genèse de l’action politique et plus particulièrement aux mécanismes de son institutionnalisation. Elle fait ainsi apparaître que les impacts de TIC et les inégalités de genre se conjuguent, aggravent et accélèrent les hiérarchies sociales et paradoxalement peuvent créer des espaces où des savoirs non dominés de genre émergent. Elle dissocie domination et pouvoir. Cet ouvrage introduit alors de nouvelles pistes pour une épistémologie féministe : les sociétés contemporaines, fortement empreintes de connexion numérique, mixent colonialité du pouvoir et patriarcat et ce double système de domination peut faire création épistémique.

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This book questions the politicization/depoliticization of women’s and feminists’ organizations in the context of globalization. It explores some African pathways, in particular those of South Africa and Senegal. Extending beyond the notions of neoliberalism and “gender digital divide”, the author is searching, through the ICT use of those organizations, the inhibiting factors or the genesis of political action, and particularly the mechanisms of institutionalization. Palmieri shows that the impact of ICT and gender inequality combine to worsen and accelerate social hierarchies and may paradoxically create spaces where non-dominated gendered knowledge emerge. She dissociates domination and power. This book introduces new directions for feminist epistemology. Contemporary societies, strongly foot-printed by digital connection, are mixing the coloniality of power and patriarchy, and this dual system of domination can produce epistemic creation.

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ISBN 9789956763061
Pages 296
Dimensions 229 x 152mm
Published 2016
Publisher Langaa RPCIG, Cameroon
Format Paperback

5 Book Reviews

  • Joelle Palmieri débute par une mise en perspective, une situation du point de vue, Dakar décembre 2000, « Je suis venue assister au Tribunal populaire des femmes contre la dette qu’a organisé une coalition d’organisations de femmes locales », Belgrade février 2001, Johannesburg août 2002, Dubaï avril 2006, Région parisienne juin 2006…

    « Aujourd’hui, journaliste, chercheuse, militante, j’ose vous transmettre mes interrogations et les réponses que j’ai pu glaner depuis 2008 sur la politisation/dépolitisation des organisations de femmes et féministes en contexte de mondialisation ».

    Une exploration de « ce qui fait innovation, alternatives, créativité sociale ou épistémique », de la violence propre aux TIC, des rapports de domination de classe – de « race » – de genre, des organisations de femmes et des organisations féministes, une enquête au Cap (Afrique du Sud) et à Dakar (Sénégal), « les sociétés contemporaines, fortement empreintes de connexion numérique, mixent colonialité du pouvoir et patriarcat et ce double système de domination peut faire création épistémique »

    Compte tenu de mes faibles connaissances sur les Technologies de l’information et de la communication (TIC) et de la richesse de cet ouvrage, je n’aborde que certaines analyses.

    Il faut interroger les concepts « fruits d’une construction politique, économique et idéologique » et derrière une soit-disant neutralité des mots, les rapports sociaux, leur imbrication particulière et historique, le « double rôle social alloué aux femmes », la « re-production », la colonialité du pouvoir, les TIC et leur intrusion dans la vie quotidienne…

    Joelle Palmieri analyse des spécificités historiques et géographiques, des constructions socio-institutionnelles, du Sénégal et de l’Afrique du Sud. Elle insiste particulièrement sur les inégalités, les violences, les combinaisons entre « libéralisme et tradition », la place de femmes…

    Si la mise en relation des deux sociétés, leurs « ruptures » avec la colonisation et l’apartheid, éclaire des dynamiques contradictoires, je souligne les pages sur la « tolérance » à la violence, aux viols, aux féminicides, les invisibilités et l’impunité construite, la banalisation des violences de genre, le rétrécissement des murs « dans lesquels les violences enferment les femmes au quotidien »… sans oublier la féminisation de la pauvreté, les expérimentations libérales, les rhétoriques réactionnaires, le traditionalisme reconstruit en permanence, le patriarcat et les codes de la famille, les interprétations des textes religieux, le masculinisme (par exemple, les propos ouvertement sexistes et antiféministes de Jacob Zulma), la réduction des dénonciations des inégalités aux phénomènes de racialisation dans l’oubli des inégalités de classe et de genre…

    J’ai notamment été intéressé par les analyses sur l’institutionnalisation du genre, l’affichage politique, la différentiation entre organisation de femmes et organisations féministes, le paternalisme du « féminisme d’Etat », l’instrumentalisation nationaliste des femmes, les promotions d’une certaine « condition féminine », le féminisme comme « divisionnisme » pour les leaders de l’ANC, la libération nationale comme dissolution des rapports sociaux, les luttes de femmes…

    Comment parler de politique de genre en dehors de la mobilisation concrète des femmes, sans parler du patriarcat et des rapports sociaux, des fondements du néolibéralisme et des politiques préconisées, des dominations, des intérêts sociaux contradictoires ?… « l’ institutionnalisation de genre impose de fait une dialectique des droits (des femmes – position défensive), inhibant celle de leurs luttes (position offensive) »

    L’idéologie binaire, les femmes placées « d’emblée au rang de victimes ou d’actrices immobiles », l’« ONGéïsation » des organisations, l’individualisation des problématiques, les donneurs d’ordre, les TIC dans l’oubli de leur dimension historique-économique-politique, la neutralisation des techniques, l’occultation des questions sociales, le contrôle des infrastructures, des contenus ou des espaces, la dépolitisation des usages, la non-maîtrise et la dépossession… et des réponses collectives de femmes.

    Joelle Palmieri élargit et approfondit les réflexions dans le chapitre :« Colonialité numérique » : redéfinir la colonialité du pouvoir.

    Elle aborde, entre autres, les utilisations des sites web, le donner à voir prenant le dessus sur l’éditorial, les distances entre prescripteurs d’action et bénéficiaires, la différence entre consommatrices d’information et émettrices d’information, l’activité d’information « par le haut et à sens unique », les possibles et ces réels qui se font attendre, le technique et l’éditorial, les sens qui ne sont jamais neutres, la mythification, « Ce mythe noie le contenu et le contrôle du contenu sous l’appréhension, non justifiée et mythique, de la technologie », les séparations des actions dans les mondes virtuels et réels, « une forme de désunion organique entre communication et action politique ».

    L’auteure analyse le secteur économique mondialisé de la « société de l’information », la concentration des ressources, la place de la langue anglaise, les standards imposés, les nouvelles violences économiques, les visions par le haut faussement universalisantes, l’absence de réflexions approfondies sur les enjeux politiques des TIC.

    Elle revient sur le concept de colonialité du pouvoir, des aspects historiques de la « modernité » conjuguant « les notions d’excès, de surabondance, de surenchère, d’exagération », ce qui se rapporte spécifiquement dans les sociétés numériques à la colonialité, l’héritage de la colonisation et de l’esclavage, l’analyse des rapports de domination « dans leur ensemble » et la « critique féministe des politiques et usages des TIC ». Elle dénonce la binarité connecté/déconnecté, développement/sous-développement, le mythe du rattrapage, la dépolitisation du développement par la technique, la reproduction de la ségrégation sexuée, les logiques de politiques d’assistanat ou d’aide, la fausse universalité généré par les TIC, les formes particulières de dérégulation, l’accélération générée par « la société numérique »…

    « réel » et « virtuel », les relations sociales sont structurées, entre autres par le « genre » et les « TIC », les rapports sociaux sont « concomitants et coextensifs ». Les potentialités révolutionnaires des nouvelles techniques ne peuvent être appréhendées hors du prisme du genre, hors de la « relation individuelle permanente entre privé et public ».

    Joelle Palmieri aborde aussi la « perméabilité entre outils et mythes », les objectivations des femmes, l’empowerment terme qui leur « interdit de revendiquer le statut de « sujet de droit » autonome », les surenchères institutionnelles et les problèmes de mobilisation autonome…

    De l’indifférence à la créativité, prendre la parole, politisation des usages… « Qu’est ce qui dans la masse des contenus véhiculés par les TIC fait réellement savoirs ? ». Valorisation et visibilisation, séances de paroles de femmes, passeuses de mémoires, pratiques brisant les entraves, réseaux d’auteures, l’« intime révélateur », actrices et non victimes à qui on donne la parole… L’auteure propose de dissocier domination et pouvoir. Il y a là des pistes ouvertes de réflexions…

    Présentation du livre par l’auteure : tic-colonialite-patriarcat-societe-mondialisee-occidentalisee-excessive-acceleree-quels-impacts-sur-la-pensee-feministe-pistes-africaines/

    Autre ouvrage l’auteure : Digressionsleur-integrite-silencieuse-une-page-ecrite-dans-sa-conscience/

    Et de nombreux textes et chroniques mis en ligne… dont :
    Les TIC analysées selon une posture féministe en contexte africain , les-tic-analysees-selon-une-posture-feministe-en-contexte-africain/

    Dépasser les frontières de TIC pour identifier des espaces de production de changement social de genre – le terrain africain ,depasser-les-frontieres-de-tic-pour-identifier-des-espaces-de-production-de-changement-social-de-genre-le-terrain-africain/
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    Joelle Palmieri : TIC, colonialité, patriarcat
    Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… quels impacts sur la pensée féministe ? Pistes africaines
    Editions Langaa, Cameroun 2016, 294 pages

     

    Didier Epsztajn

  • I. Les principales nervures argumentatives d’un ouvrage ouvertement ambitieux et audacieux.

    C’est en me servant de la méthode féministe de l’intersectionnalité des dominations (sexe (genre), race, classe) appliquée au contexte sociopolitique et culturel sud-africain et sénégalais, que Joelle Palmieri nous brosse un paysage complexe, différentiel et mouvant de dominations des femmes africaines par des pouvoirs patriarcaux, politiques et religieux. Il s’agit d’un ouvrage très bien écrit selon les règles de la publication scientifique dans un style dense, fluide, limpide, soutenu, académique, clair, attrayant, rigoureux, nuancé et complexe sur fond d’un appareil critique bien étoffé. Il procure une véritable délectation intellectuelle tout au long de la lecture ardue de ces 293 pages astucieusement orchestrées. Je recommande d’emblée cet ouvrage qui est écrit pour les chercheurs dans les études féminines et féministes dans le monde, avec une focalisation sur le Sénégal et l’Afrique du Sud. Il fera certainement date dans les recherches ultérieures sur les mouvements féminins et féministes en Afrique postcoloniale dans une conjoncture d’exacerbation des dominations combinées et accélérées à l’ère des fractures numériques mondialisées.

    La force argumentative et persuasive de cet ouvrage repose sur les multiples immersions de recherche de l’auteure sur le terrain au Sénégal et en Afrique du Sud, sur fond d’une réappropriation réflexive, critique et émancipatrice des nouvelles technologies de l’information et de la communication depuis une vingtaine d’années.
    Cet ouvrage se focalise sur la recherche des stratégies autonomes, subjectives, idiosyncrasiques et endogènes des femmes africaines reléguées dans la subalternité, l’invisibilité et la domesticité par des pouvoirs patriarcaux et traditionnels renforcés par le ‘’proto-patriarcalisme’’ qui sous-tend la diffusion tentaculaire et planétaire des fractures numériques induites par la mondialisation néolibérale. À la fin de son ouvrage, l’auteure démontre l’urgence absolue pour les femmes africaines invisibles dans le spectre politique ‘’officiel’’ de subvertir cette domination patriarcale des élites mâles en s’auto-promouvant comme ‘’auteures’’ de plein droit des paroles et des récits qui narrent leur montée en « subjectivités » comme principales actrices de leur émancipation intégrale. Les TIC – bien qu’au service de l’imposition frontale et oblique ces catégories épistémiques et politiques de la mondialisation occidentale – peuvent être sciemment utilisées par les femmes africaines pour sortir du cadre intellectuel, idéologique et politique des dominations protéiformes induites par la projection numérique, militaire et capitaliste de la mondialisation néolibérale.

    Les récits oraux des femmes – même si la plupart sont durablement illettrées en Afrique du Sud et surtout au Sénégal – peuvent être ensuite retranscrits par les femmes lettrées pour les inscrire dans la méga-textualité (sémiologie) mondiale. Ces savoirs féminins, féministes, émancipateurs, subversifs et autonomes se situent dans une posture d’ekstase par rapport au système patriarcal, capitaliste, colonial et esclavagiste qui propulse pour le pire la mondialisation néolibérale dans des sociétés sans États, bloquées et anomiques de la postcolonie, incapables de se libérer d’elles-mêmes et par elles-mêmes, de leur subordination séculaire face à la volonté de puissance de la Modernité occidentale depuis le XVIème siècle jusqu’à la phase nocive et mortifère de l’idéologie néolibérale en déclin. Les prises de parole autonomes des femmes africaines génèrent une ‘’mémoire collective féminine, noire et africaine ’’ en contraposition avec la ‘’mémoire mâle, blanche, patriarcale et occidentale’’. Ces stratégies d’auto-diction et d’auto-phénoménalisation publique des femmes africaines engendrent une économie matricielle de la transmission des identités féminines subalternes décidées de subvertir cette marginalisation et prendre en mains leur liberté en tant que sujets de pensée, de parole et d’action.

    L’auteure pose frontalement la question de la subjectivation des femmes paysannes et subalternes de l’Afrique postcoloniale en dévoilant avec justesse les limites politiques et épistémiques de la mégalomanie néolibérale. Elle invite par conséquent les femmes africaines à quitter les postures ‘’traditionnelles’’ de la gestion urgente de la ‘’survie quotidienne’’ hypothétique dans des sociétés qui connaissent une augmentation exponentielle des situations de pauvretés, de misères, de disettes économiques, de chômages chroniques et de satellisation de l’espace public par les élites politiques qui compensent leur asservissement par rapport aux puissances militaro-capitalistes du monde occidental, par une praxis politique néo-traditionaliste et patriarcale, reléguant les femmes à la sphère privée, invisible et intime. Tout l’ouvrage gravite donc autour de la promotion des stratégies de réactivation, de renforcement et de cristallisation politiques du processus de subjectivation et d’individuation des femmes africaines dans cette période d’évanouissement rapide des institutions et légitimités idéologiques issues de la projection coloniale de l’Europe en Afrique depuis la conférence de Berlin en 1885.

    L’accroissement et l’intensification du processus de subjectivation de chaque femme ne consiste pas à individualiser ni à privatiser la question féministe en Afrique. Bien au contraire, tout le mouvement de pensée en œuvre dans cet ouvrage consiste à re-politiser massivement la question du genre en Afrique en la replaçant au cœur de la sphère politique publique et en mettant en garde contre l’institutionnalisation (arraisonnement) des mouvements féminins et féministes (mainstreaming du genre) par des États qui esquivent les vrais défis moyennant une rhétorique bureaucratique et une réactivation subreptice des catégories patriarcales, néo-traditionalistes et culturelles qui maintiennent les femmes africaines dans la sphère privée, domestique, et invisible. Il convient de mettre clairement en évidence que l’institutionnalisation du genre est exacerbée par l’institutionnalisation des TIC dans un contexte d’accélération de la mondialisation néolibérale. Cette mondialisation n’est qu’une radicalisation de la projection coloniale et néocoloniale de la violence capitaliste avec le patriarcat qui le propulse. Nous avons ici la thèse axiale qui permet de capter l’essentiel de l’argumentaire de cet ouvrage de déconstruction frontale de l’occidentalisation du monde sous-tendu par les pouvoirs mâles et patriarcaux.

    Les femmes africaines vivent encore de façon plus aigue les fractures numériques globales et locales. Il convient ici de souligner que l’écriture au quotidien demeure l’apanage d’une petite élite occidentalisée qui dispose des capacités intellectuelles, des moyens logistiques et du temps disponible (scholè chez Aristote) pour produire des contenus textuels dans les réseaux informatiques et médiatiques. C’est ce que l’auteure désigne par l’expression : ‘’la fracture numérique de genre’’. Elle expose aussi les stratégies mises en œuvre par les femmes pour devenir actrices majeures dans la toile mondiale. Elle distingue : 1/ Les stratégies de réappropriation des TIC par les femmes lettrées et 2/ Le cyberféminisme. L’auteure exprime ses critiques envers ces mouvements féministes qui veulent entrer dans ce cyberespace global sans au préalable interroger l’intentionnalité foncièrement patriarcale et colonialitaire du pouvoir occidental qui le propulse. Mais en faisant cette critique, l’auteure elle-même montre in actu exercito qu’on ne peut empiriquement combattre un système en étant dans une posture totale d’ekstase, d’extériorité ou de lévitation. Il faut bien le pénétrer tout en gardant sa vigilance critique et iconoclaste.

    D’où l’essence paradoxale de toute entreprise de déconstruction systémique d’un système. Il n’y a qu’un membre de l’élite qui peut critiquer à bon escient un autre membre de l’élite. L’ouvrage de Joelle Palmieri s’inscrit sans équivoque dans une posture élitiste d’érudition sciemment mise au service des femmes qui ne peuvent pas se subjectiver dans laraison graphique. À ce titre, il s’agit d’un ouvrage qui rejoint avec puissance l’axe gnoséologique et politique de la philosophie politique du Cerclecad. Par exemple, les femmes engagées dans la subjectivation féministe dans les TIC ne tiennent pas compte nécessairement des besoins réels des femmes illettrées de la base (Sénégal, Afrique du Sud), rendant ainsi leurs luttes inoffensives face au système patriarcal et capitaliste de la mondialisation marchande. Il faudrait renforcer la symbiose, l’osmose et l’alchimie entre les femmes africaines lettrées et les femmes africaines illettrées réunies sur le même front de la libération holistique de la femme africaine des fourches caudines du patriarcat ancestral.

    Il importe donc de déconstruire les enjeux épistémiques, fonctionnels et politiques de la ‘’société de l’information’’ ainsi que les dominations symboliques et idéologiques qu’elle charrie frontalement ou de biais. Au-delà des usages purement techniques et pratiques, la critique féministe de la société de l’information doit interroger les visées de domination intellectuelle et idéologique qui sous-tendent sa projection mondiale. Les femmes doivent s’emparer activement des TIC pour devenir des productrices de savoirs opérationnels dans leurs vies quotidiennes au lieu de se résigner dans un rôle passif de pures consommatrices des contenus produits et diffusés par des pouvoirs patriarcaux et colonialitaires.

    Mais cette activité épistémique ne se réduit pas uniquement aux femmes, mais à toutes les élites africaines qui devraient, non seulement produire des savoirs libérateurs pour leurs peuples, mais aussi s’assurer qu’ils sont effectivement enseignés dans les institutions scolaires et universitaires en Afrique même. Le combat pour l’émancipation des vaincus et des esclaves modernes passe nécessairement aujourd’hui par la capacité des acteurs sociaux à produire des contre-savoirs induisant des contre-pouvoirs, pour mettre en échec les prétentions de clôture totalisante des réseaux élitistes du ‘’système-monde’’. Au-delà d’un usage purement commercial (Marketing) des TIC et des sites Web par les organisations féminines et féministes visant à capter des financements auprès des bailleurs internationaux, il est urgent que les femmes africaines professionnalisent leurs stratégies éditoriales de diffusion de l’information comme action politique pour faire avancer ensemble leurs luttes localement et globalement.

    La percée de cet ouvrage réside dans cette déconstruction épistémique et politique de la société de l’information au service des dominations économique, de genre, symbolique et culturelle induites par la mondialisation néolibérale. Les TIC comme la mondialisation néolibérale sont au service d’un projet gigantesque de reformatage intellectuel et politique du monde par l’ingénierie sociale et la marchandisation de la biosphère. Cela se déploie en même temps que l’aggravation et l’accélération des dominations et des inégalités au sein même des pays industrialisés du centre du capitalisme mondial d’une part, et de façon exponentielle et drastique entre les pays du centre et ceux de la périphérie du système-monde. Les TIC propulsées par les accélérations de l’Internet constituent l’armature technologique qui rend possible l’emprise de la mondialisation marchande sur toute la planète avec son lot d’inégalités, de violences, de guerres de prédation économique et de montée de terrorismes religieux.

    L’historique de l’émergence du réseau internet dans l’ingénierie militaire des États-Unis montre clairement que ce sont les grands pays occidentaux (États-Unis, Canada, Union européenne, Russie) qui ont le monopole des infrastructures du réseau Internet et des TIC, et l’Afrique occupe le bas de l’échelle dans cette stratification numérique mondialisée. La société de l’information qui couvre le monde entier est au service des injonctions marchandes des grandes multinationales de télécommunications et de l’information. L’auteure choisit l’adjectif ‘’colonialitaire’’ pour désigner la colonialité du pouvoir exercé par les entreprises du numérique et qui sous-tend par principe toute projection du pouvoir pour mater et asservir les masses hébétées. Les inégalités numériques qui travaillent les sociétés africaines actuelles constituent la première manifestation de la colonialité des TIC. Les sociétés ‘’décolonisées’’ sont toujours en train de subir d’autres types de colonisations plus complexes, plus subreptices et plus nocives à la faveur des révolutions numériques en cours.

    Déconstruire les processus d’occidentalisation et de mondialisation à partir de la critique féministe permet d’échapper à un universalisme abstrait et myope devant l’intersectionnalité des dominations selon le genre, le sexe, la race, la classe sociale. L’auteure reproche à la pensée postcoloniale son universalisme abstrait oublieux de la transversalité des dominations susmentionnées. Il faudrait donc que les femmes prennent librement la parole en imposant ce qui est vu par le système patriarcal comme affaire des femmes, donc informelle et subalterne, dans l’espace publique par leur auto-mise en scène qui subvertit la normalité patriarcale.

    Professeur Benoît Awazi Mbambi Kungua
    Philosophe, Sociologue et Théologien
    Président du CERCLECAD (www.cerclecad.org, Ottawa, Canada)
    Courriels : benkung01@yahoo.fr & nabiawazi@gmail.com

    Notice autobiographique de l’auteure.
    Joëlle Palmieri, 57 ans, auteure d’une thèse intitulée « Genre et Internet : Effets politiques des usages d’Internet par des organisations de femmes et féministes sur deux types de domination (masculine et colonialitaire) : les cas de l’Afrique du Sud et du Sénégal » s’intéresse au contexte contemporain de colonialité numérique et ses impacts sur les savoirs des subalternes. Elle est membre associée du Laboratoire Les Afriques dans le Monde (UMR 5115) et du Codesria. Elle a publié : « Les femmes non connectées : une identité et des savoirs invisibles », in Joubert, Lucie (dir.) 2012, Les voix secrètes de l’humour des femmes, Québec : Revue Recherches féministes, numéro 25,2 (novembre 2012), pp. 173-190 ; « Révéler les féminismes sur le Net », in Femmes et médias-Médias de Femmes, Université des femmes de Bruxelles, éd. Pensées féministes, numéro 2, 2010 (janvier 2011), pp. 93-98 ; « Crise, genre et TIC : recette pour une dés-union prononcée – l’exemple de l’Afrique du Sud », 2010Revue Triple C, Cognition, Communication, Co-operation Vol 8, No 1, pp 285-309 ; « Strategic ICT for Empowerment of women – WITT Training Toolkit » – « Utilisations stratégiques des TIC pour l’autonomisation et le renforcement des capacités des femmes – manuel de formation », Co-rédaction avec Haralanova, Christina, février 2008, Amsterdam : Women Information Technology Transfer, 76 p. Elle peut être jointe au courriel : joelle.palmieri@gmail.com.

  • II. Une reprise critique de l’ouvrage en vue de faire émerger des nouvelles questions dans les études féminines et féministes en Afrique postcoloniale.

    Je viens de consacrer 6 pages de cette recension à faire émerger les forces, les percées épistémiques et les audaces politiques de Joelle Palmieri qui récapitule ainsi plusieurs décennies de son immersion empirique et réflexive dans les répercussions sociopolitiques des TIC concernant les dominations multisectorielles que les femmes subissent dans le monde, et en particulier, en Afrique.

    Ici ma posture devient délicate, car l’auteure insiste sur la nécessité de poser les questions des femmes en leur donnant la parole pour qu’elles se racontent elles-mêmes, par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Je suis donc d’emblée éliminé du débat, n’étant pas une femme moi-même. Mais en tant que le président d’un centre de recherches pluridisciplinaires, savantes et émancipatrices qui affiche ouvertement une autorité scientifique mondiale à travers ses précipités éditoriaux prestigieux, je me lance dans l’eau à mon propre compte comme chercheur, mais aussi en faisant parler quelques femmes engagées dans le combat intellectuel et politique pour la libération intégrale et durable de l’Afrique noire.

    10/ Je commencerai par Madame Aminata Dramane Traoré, une actrice de poids dans la mouvance altermondialiste et la libération endogène de l’Afrique contre la nouvelle recolonisation orchestrée par les puissances militaro-capitalistes de la Françafrique qui a signé le dernier article du Monde diplomatique de septembre 2015. C’est sous forme d’une lettre adressée à Yayi Bayam, sa sœur qu’elle s’exprime en tant que mère : « C’est pour cette raison que, avec le Centre Amadou Hampâté Bâ de Bamako et le Foram, nous avons décidé de promouvoir la notion de « mère sociale ». Aux valeurs guerrières du capitalisme mondialisé et financiarisé, opposons des valeurs pacifiques et humanistes. Les figures féminines – mère, tante, sœur aînée – qui les incarnent jouent souvent un rôle central dans la préservation de la cohésion sociale et de la solidarité. Le Mali a cruellement besoin de ce socle culturel qui constitue une force intérieure de changement et de progrès. » Dans une conférence qu’elle avait donnée à la mairie de Gatineau (Canada) le 26 mai 2012, elle avait dit que la question des femmes africaines ne se résumait pas uniquement à l’excision des filles, à la polygamie ou à l’arraisonnement reproductif de leurs corps par les pouvoirs mâles, mais elle résidait principalement dans l’émasculation, la paupérisation et l’asservissement des hommes africains par les politiques létales et meurtrières des puissances militaro-capitalistes et néocolonialistes en Afrique. L’actualité en Côte d’Ivoire, au Mali, en Libye, dans la région des grands lacs donne à cette assertion de Madame Aminata Traoré une force redoutable. J’aimerais savoir la position de Madame Joelle Palmieri par rapport à cette prise de position de Madame Aminata Traoré. Dans son ouvrage, elle a mentionné plusieurs femmes sénégalaises et sud-africaines et elle pourrait s’appuyer sur leurs propres récits sur cette question de l’émasculation des hommes africains par la violence matérielle, économique et politique des puissances occidentales en général et de la Françafrique, en particulier.

    20/ La deuxième question repose sur une réflexion personnelle et comparative entre le statut des corps des femmes en Occident et celui des femmes en Afrique. Si dans les écrits des féministes en Occident – et en l’occurrence ici dans l’ouvrage de Joelle Palmieri – les femmes dénoncent l’appropriation de leurs corps par des politiques capitalistes, patriarcales et machistes des élites politiques, comment cette réalité est réellement vécue par la femme africaine paysanne et même urbaine à partir d’une auscultation attentive et minutieuse des pratiques sexuelles et matrimoniales prégnantes dans les sociétés africaines qui ne sont pas prises par les processus de sécularisation et de laïcisation en train de s’accélérer en Occident ?

    30/ En Afrique, les femmes peuvent avoir 10 à 12 enfants sans nécessairement avoir des garanties financières de les nourrir décemment et de leur donner une éducation solide et compétitive dans des sociétés mondialisées, et donc, compétitives. Pour beaucoup de familles africaines, encore aujourd’hui, dans des pays sans salaires et sans politiques de péréquations sociales de retraites/pensions, les enfants constituent leur unique garantie de sécurité matérielle pour leurs vieux jours. Mais si les femmes africaines raisonnaient en termes de budget dans des pays sans États, et donc sans salaires, alors il y a longtemps que l’Afrique serait disparue du globe terrestre, et réduite à un désert sinistre. Sous forme d’un raisonnement brut, je suis en train de poser en filigrane, la question de la primauté des valeurs traditionnelles, culturelles et religieuses dans les pratiques spontanées et non réfléchies des individus. Ce ne sont pas d’abord des motivations rationalistes au sens du doute cartésien et du discours sur la méthode qui sous-tendent les actions spontanées des individus par rapport au planning familial, mais plus originairement des valeurs de type religieux et symbolique. Comment ces valeurs se répercutent-elles dans les choix spontanés des femmes africaines pour une progéniture abondante même dans des situations obvies de manque criant de ressources financières pour les nourrir et les éduquer ? Quelles sont les valeurs qui sous-tendent les choix d’une grande majorité des femmes occidentales pour une limitation drastique du nombre d’enfants par femme ? Quelles sont les solutions promues par les élites politiques pour faire face au processus accéléré du vieillissement des populations occidentales ? Évidemment, une grande partie d’immigrés d’origine africaine comblent les tâches urgentes de prise en charge des personnes dans des maisons de retraite, d’aides à domicile, du ménage industriel et d’autres tâches de moindre plus value intellectuelle. Mais cette stratification de savoirs et de pouvoirs dans les sociétés multiculturelles et vieillissantes du monde occidental a-t-elle des liens obliques ou directs avec le mode d’insertion servile des Africains aux États-Unis, au Canada et dans les Antilles durant les trois siècles de la traite des Noirs et de l’esclavage (XVIème-XIXème siècles) ? Oui ou non et pour quelles raisons convaincantes et réellement vraies ?

    40/ Je termine ma série de questions en m’adressant frontalement aux théologiens et surtout théologiennes africaines suffisamment formés dans des universités occidentales et ils sont nombreux qui me lisent chaque jour dans les quatre coins du monde : Quelles sont les questions proprement théologiques et incandescentes que cet ouvrage de madame Joelle Palmieri charrie avec puissance concernant le ‘’statut marginal’’ des femmes dans l’Église catholique, et plus particulièrement, dans les Églises d’ Afrique, toutes confessions confondues ? Cette question s’impose à mon esprit parce que je suis en train de préfacer un ouvrage, écrit par un prêtre congolais, et qui paraîtra bientôt chez l’Harmattan et qui a pour titre provisoire : « Le tournant féminin et féministe de la théologie africaine postcoloniale. » Que les femmes et théologiennes africaines quittent leur posture de rase-campagne et osent, une bonne fois pour toutes, se dresser droit comme des sujets debout devant la Face de l’Éternel notre Dieu, exactement comme dans le récit sidérant des ossements desséchés qui reviennent à la vie moyennant le déploiement démiurgique et thaumaturgique de la Toute Puissance de Dieu dans le livre du prophète Ézéchiel : « Je prononçai l’oracle comme j’en avais reçu l’Ordre, le souffle entra en eux et ils vécurent ; ils se tinrent debout : C’était une immense armée. » (Ézechiel 37, 10).

    Je m’arrête ici en félicitant encore publiquement Joelle Palmieri pour cet ouvrage magistral, imposant et astucieusement orchestré sur les métamorphoses de la question « féminine » et « féministe » dans les sociétés africaines patriarcales, post-coloniales, dominées et arraisonnées par les fractures numériques de la mondialisation néolibérale.

    Professeur Benoît Awazi Mbambi Kungua
    Philosophe, Sociologue et Théologien
    Président du CERCLECAD (www.cerclecad.org, Ottawa, Canada)
    Courriels : benkung01@yahoo.fr & nabiawazi@gmail.com

    Notice autobiographique de l’auteure.
    Joëlle Palmieri, 57 ans, auteure d’une thèse intitulée « Genre et Internet : Effets politiques des usages d’Internet par des organisations de femmes et féministes sur deux types de domination (masculine et colonialitaire) : les cas de l’Afrique du Sud et du Sénégal » s’intéresse au contexte contemporain de colonialité numérique et ses impacts sur les savoirs des subalternes. Elle est membre associée du Laboratoire Les Afriques dans le Monde (UMR 5115) et du Codesria. Elle a publié : « Les femmes non connectées : une identité et des savoirs invisibles », in Joubert, Lucie (dir.) 2012, Les voix secrètes de l’humour des femmes, Québec : Revue Recherches féministes, numéro 25,2 (novembre 2012), pp. 173-190 ; « Révéler les féminismes sur le Net », in Femmes et médias-Médias de Femmes, Université des femmes de Bruxelles, éd. Pensées féministes, numéro 2, 2010 (janvier 2011), pp. 93-98 ; « Crise, genre et TIC : recette pour une dés-union prononcée – l’exemple de l’Afrique du Sud », 2010Revue Triple C, Cognition, Communication, Co-operation Vol 8, No 1, pp 285-309 ; « Strategic ICT for Empowerment of women – WITT Training Toolkit » – « Utilisations stratégiques des TIC pour l’autonomisation et le renforcement des capacités des femmes – manuel de formation », Co-rédaction avec Haralanova, Christina, février 2008, Amsterdam : Women Information Technology Transfer, 76 p. Elle peut être jointe au courriel : joelle.palmieri@gmail.com.

  • Le livre de Joëlle Palmieri, intitulé TIC, colonialité, patriarcat : Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… Quels impacts sur la pensée féministe ? Pistes africaines, associe des témoignages de femmes rencontrées sur le terrain à une étude du cadre historique, sociologique et économique du Sénégal et de l’Afrique du Sud, afin de s’interroger sur les liens entre les inégalités de genre et les inégalités d’accès à l’information – ces dernières pouvant parfois de manière assez paradoxale créer des discours non dominés.

    Une première partie de contextualisation de la domination en Afrique

    Ce livre s’ouvre donc sur une étude circonstanciée de ces deux pays. En effet, comprendre les fondements patriarcaux des politiques de ces deux nations lui permet, entre autres, de mettre en exergue la manière dont la discrimination genrée est orchestrée et maintenue au sein de ces deux nations. Si l’Afrique du Sud est le théâtre de féminicides et de viols impunis, si ce n’est parfois encouragés, par les politiques qui veulent réaffirmer la virilité et la supériorité de l’homme africain, le Sénégal est quant à lui le lieu d’une domination masculine moins ostentatoire car œuvrant particulièrement dans le cadre familial, mais pourtant tout aussi violente. Cette première partie de l’ouvrage est clairement dénonciatrice : sa lecture fait émerger un sentiment d’injustice mais aussi une colère froide face à tant d’inégalité et de cruauté envers les femmes.

    Il était donc pertinent pour l’auteure de poursuivre sur la question de l’institutionnalisation du genre au sein de ces deux gouvernements, et d’en comprendre les conséquences. Aussi étrange que cela puisse paraître de prime abord, le Sénégal comme l’Afrique du Sud ont d’une certaine manière repris et intégré les questions de genre au sein des différentes constitutions et gouvernements. Il a par exemple été adopté en 1994 en Afrique du Sud la Women’s Charter for Effective Equality, qui reprend et dénonce point par point toutes les discriminations vécues par les femmes. Quant au Sénégal, il autorise et soutient de nombreuses associations de femmes, notamment dans les milieux ruraux, à se réunir et à monter des projets économiques. Mais Joëlle Palmieri nous fait rapidement prendre conscience que ces bonnes volontés affichées ne sont justement que ça, c’est-à-dire une manière pour les États de faire bonne figure face aux relations internationales.

    En effet, les femmes, que ce soit au Sénégal ou en Afrique du Sud, sont dépolitisées dans le sens où elles ne sont pas considérées comme des citoyennes à part entière mais bien plus comme des membres auxiliaires de la Nation, nécessaires à la reproduction et à l’organisation du foyer. On a de fait au Sénégal une dépolitisation des organisations féminines qui sont éloignées des instances du pouvoir en étant cantonnées à l’économie sous la tutelle des hommes, et en Afrique du Sud un choix de privilégier les distinctions de classe ou de race plutôt que celles de genre. Ces organisations, cependant autorisées et souvent affichées par les gouvernements, ont donc une unique vocation d’attester de la bonne volonté des États.

    C’est pour cela que l’auteure fait une différence entre les organisations féminines, reconnues par l’État mais demeurant sous leur tutelle et n’ayant aucun but politique et les organisations féministes, qui elles ont une ambition politique affichées mais sont d’une certaine manière effacées, écrasées, par les gouvernants. Cette dichotomie ne peut réellement se comprendre qu’au sein de la sphère politique africaine, et non occidentale, car est pour l’auteure une conséquence de la décolonisation et de l’apartheid. Il est nécessaire de comprendre l’inégalité des genre dans le contexte des rapports de domination concernant tout aussi bien les classes, les "races", que les sexes.

    Une deuxième partie sur les techniques d’information et de communication : quels liens avec la domination masculine ?

    Ce n’est qu’après ces mises au point, particulièrement nécessaires, que Joëlle Palmieri se penche sur la question des TIC. Elle commence par expliquer l’expression "fracture du numérique" qui a pour objectif de recouvrir l’ensemble des disparités d’accès et de contrôle entre les hommes et les femmes des TIC. En d’autres termes, cette tournure met en exergue le fait que les femmes ont moins accès aux informations et aux techniques de communication, notamment par manque de temps, de moyens financiers et par peur d’un rejet de la société patriarcale. C’est dans cette rémanence des relations sociales qui obligent les femmes à demander à leur mari l’autorisation d’aller au "cybercentre", ou encouragent les jeunes filles à s’occuper du foyer avant d’aller à l’école, que l’on trouve la réelle difficulté d’accès et de contrôle des TIC par les femmes.
    Cette seconde partie de l’ouvrage est plus difficile d’accès, car elle demande des connaissances que toutes et tous, moi la première, n’ont pas. Cependant, au fil des pages, on comprend que cette domination n’est pas obligatoire, n’est pas une fatalité. Les femmes parviennent à sortir des sentiers battus et à créer des espaces d’échanges et d’informations en dehors de la domination genrée, mais aussi de la domination du modèle "web" occidental. A travers ces initiatives, le féminisme prend une autre voie, celui de l’expertise du quotidien, afin de faire voler en éclats toutes les dominations évoquées précédemment : de classe, de "race", de genre, et permet d’ouvrir la voie à des changements réels. En décrivant les inégalités vécues chaque jour, en les dénonçant, les organisations de femmes africaines ne prennent toujours pas part au pouvoir politique, mais par contre, parviennent à aller contre la domination. De ce fait, la dépolitisation de ces groupes n’est pas un obstacle, tant que l’on parvient à faire une séparation entre les notions de domination et de pouvoir, qui sont dans ces pays deux entités politiques bien différentes.

    Qu’en conclure ?

    Si l’ouvrage de Joëlle Palmieri est extrêmement intéressant dans le sens où elle interroge et remet en cause des concepts tels que le féminisme, la domination, le pouvoir et la société de l’information au cœur de deux pays africains, il n’en demeure pas moins qu’il faut déjà être initié-e à ces questions pour saisir tous les enjeux décrits. Ce livre n’est pas une introduction au féminisme africain, loin s’en faut : les études très circonstanciées, les témoignages ainsi que les analyses en font au contraire un ouvrage de fond, de référence.
    Je ne peux donc que vous conseiller de vous accrocher un petit peu, comme je l’ai fait... Et vous apprendrez alors beaucoup !