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Sauvages français au Cameroun. "La Saison des prunes", de Patrice Nganang

Sunday 19 May 2013

LE MONDE DES LIVRES | 18.04.2013 à 11h58 • Mis à jour le 18.04.2013 à 11h58

Catherine Simon

Toutes les prunes ne tombent pas des pruniers. Au Cameroun, c’est dans le feuillage des safoutiers qu’elles mûrissent. Et c’est au mois d’août qu’on les mange, aujourd’hui comme hier - en août 1940, par exemple, au lendemain de la défaite française. Mais, demanderez-vous, qu’est-ce qui relie la Débâcle, les prunes et le Cameroun ? Pas mal de choses, curieusement, comme le montre le roman de Patrice Nganang, écrivain camerounais qui vit et travaille aux Etats-Unis.

A commencer par l’arrivée du colonel Leclerc, héraut gaulliste et futur général, débarquant à Douala le 27 août 1940, en pleine saison des prunes. On ne sait si l’officier en mangea. Mais le sort du Cameroun bascula. C’est de cette histoire, et de beaucoup d’autres, que le beau texte de Patrice Nganang s’empare - en convoquant la mémoire des siens, les anciens "indigènes", broussards illettrés, opiniâtres, au verbe cru et aux gestes savants.

Vu de France, le coup d’éclat de Leclerc au Cameroun pourrait se résumer ainsi : du statut de territoire sous mandat français, le pays passa à celui de colonie ; aussitôt débarqué, Leclerc s’était en effet autoproclamé gouverneur, détrônant à la hussarde le haut-commissaire (représentant officiel des autorités françaises) et tous les pro-Vichy. Dès lors, comme les autres colonies, le Cameroun vit ses fils enrôlés sous le drapeau de la France libre, rejoignant les fameux tirailleurs, tous baptisés sénégalais quel que fût leur pays d’origine. Certains défilèrent, en juin 1945, dans Paris libéré.

DURETÉS, JOIES, BRAVOURES

Vue du Cameroun, la chanson s’écrit autrement. "Après tout, le front domestique a son propre calendrier, donc ses propres histoires", observe Patrice Nganang, qui fait du village d’Edéa, en plein pays bassa, le coeur de son roman. Dans ce patelin de brousse, situé entre Yaoundé et Douala, réinventé par l’écrivain, se croisent deux figures historiques, originaires du département de la Sanaga-Maritime : le poète Louis-Marie Pouka (1910-1991) et le dirigeant nationaliste Ruben Um Nyobé (1913-1958). Ce dernier, future grande figure de l’Union des populations du Cameroun (UPC), le parti de l’indépendance, est mort assassiné sous les balles de l’armée française - comme le raconte Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 (La Découverte, 2011), impressionnant ouvrage signé Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.

La Saison des prunes se situe quelques années avant, au moment où le Cameroun découvre, avec la guerre, "le noeud de sa propre violence". Roman historique à sa manière, mais roman d’imagination d’abord, La Saison des prunes égrène, en courts chapitres, la vie d’un village africain dans les années 1940, ses duretés, ses joies, ses bravoures méconnues.

On y voit Pouka le poète revenir chez lui après trois ans d’absence. Ecrivain-interprète à Yaoundé, le voici propulsé "maestro" par les paysans d’Edéa, qu’il se met en tête d’initier à la poésie de Claudel, de Nerval et de Théophile Gautier. Les candidats, dont la plupart ne s’expriment qu’en langue bassa, prennent l’habitude de se retrouver, pour leurs séances avec Pouka, chez Minanga, forte femme et patronne de l’unique bar du village. Les amis de Pouka s’en amusent, Um Nyobé en tête. Pendant ce temps, le bel Hegba s’entraîne. Le jeune bûcheron, lutteur hors pair, rêve de voir s’ouvrir devant lui, grâce à son génie au combat, "les portes du paradis parisien". Il se heurte au refus obstiné de sa mère, Sita, la reine du marché, qui gouverne les bayam-sellam (vendeuses). "C’est sur mon cadavre que mon fils ira à Paris", réplique-t-elle au manageur, un Blanc, qui tente de recruter Hegba. Il ira pourtant, grâce - ou à cause - de la guerre. L’uniforme lui sert de visa, comme aux autres gars du village. Mais rares sont ceux, jetés dans le désert, au Tchad ou en Libye, qui survivront.

Il faut "assumer la France en nous", lance Pouka à son ami Um Nyobé. "Pourquoi la France ne nous assume-t-elle pas ?", réplique le révolté, "Pourquoi se comporte-t-elle dans son arrière-cour avec autant de sauvagerie ?", ajoute le futur dirigeant de l’UPC. La Saison des prunes ne relève cependant que secondairement du livre d’histoire ou du plaidoyer politique. Il suffit, pour s’en convaincre, de plonger dans la forêt d’Edéa, sur les traces d’Hegba le magnifique, de regarder les femmes pêcher dans la rivière, de suivre les ébats amoureux de Bilong - qui apprend à "bonbonner doucement" le clitoris de sa Nguet adorée - ou d’écouter, avec effroi, le "sifflement unique, la coupe d’un tissu de soie", qu’émet, haut dans le ciel, le passage de l’obus meurtrier.

Patrice Nganang, peintre superbe, sans complaisance, réussit à faire du Cameroun - et de ses prunes d’un autre siècle - un portrait violent et poignant.

La Saison des prunes, de Patrice Nganang, Philippe Rey, 442 p., 19,50 €. Catherine Simon

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