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Publication et diffusion du livre : La longue complainte des éditeurs africains

Tuesday 19 January 2010

Manque de capitaux, absence de formation des acteurs, réseau de distribution quasi inexistant, étroitesse des marchés, décadence de la lecture, faiblesse du pouvoir d’achat, absence de textes régissant le secteur... Autant de maux qui gangrènent l’édition en Afrique. Face à la concurrence des maisons du Nord, celles du continent sollicitent l’intervention des Etats pour permettre à l’édition de retrouver ses lettres de noblesse.

Le mécénat est faible dans l’édition en Afrique où le livre n’est pas encore perçu comme un bien économique. Le marché du livre est plus que jamais étroit. Il s’y ajoute que de nombreux Africains sont analphabètes. Or, l’édition se fait en majorité dans les langues étrangères notamment le français, l’anglais, le portugais, l’espagnol... L’accès au livre est donc limité. A cela, s’ajoute la faiblesse du pouvoir d’achat et le problème de la distribution. En Afrique, les politiques en matière d’édition sont différentes d’un pays à un autre, mais il y a un point commun : le déclin de la lecture. Le Pr Abdoulaye Racine Senghor, critique littéraire et directeur des Arts au ministère de la Culture du Sénégal, analyse  : « En Afrique, le réseau de librairies est souvent inexistant ou peu développé. Il y a des lecteurs, des livres, mais hélas, de gros problème de disponibilité. Les ouvrages ne sont pas bien distribués dans les villes, encore moins dans les zones rurales. Enfin, de jeunes éditeurs se sont lancés sans préparation technique préalable, car il n’existe pas d’école de formation  ». Il nous révèle que les éditeurs ont aujourd’hui un besoin de professionnalisation d’autant plus que les logiciels de traitement des images et l’édition numérique évoluent très vite.

Pour Wassim Salah, libraire marocain que nous avons rencontré lors de la Foire internationale du livre et du matériel didactique (Fildak, du 2 au 7 décembre 2009), il existe de nombreuses maisons d’éditons au Maroc, mais avec un faible taux de lecteurs. «  La plupart des Marocains ont des occupations autres que la lecture  », nous a-t-il confié. Le ministère de la Culture du royaume chérifien aide les jeunes talents à éditer leur premier livre dans le cadre du programme Kitabi Al Awal (mon premier livre). Quant aux maisons d’éditions, elles peuvent bénéficier d’une subvention à hauteur de 50% sur le coût de l’impression des meilleurs livres. Le seul hic est que les jeunes ne lisent presque plus. «  Toutefois, on note des taux assez corrects de fréquentation des librairies et en ce qui concerne l’achat de livres, notamment en fin de semaine  », explique Wassim Salah. Au royaume chérifien, dans le cadre d’une politique de promotion, les autorités organisent chaque année, un Salon international du livre qui se tient dans la première semaine de février. Parallèlement, des foires régionales sont organisées à travers le pays et les libraires et éditeurs sont pris en charge pour le transport et l’hébergement. L’objectif est de rendre accessible le livre pour tous, avec des éditions en français et en arabe. De l’avis d’Hassan Nakhli, chef du Service des salons internationaux du livre au ministère de la Culture, le gouvernement du Maroc encourage la promotion du livre avec l’achat d’ouvrages publiés au Maroc. Ces livres sont ensuite distribués dans les bibliothèques. Les autorités du royaume font également participer les éditeurs aux salons internationaux pour leur permettre de nouer des relations avec leurs homologues des autres pays.

UN CHIFFRE D’AFFAIRES DE 5 MILLIARDS DE FCFA

En Côte d’Ivoire, la fusion entre les Nouvelles éditions ivoiriennes (Nei) et le Centre d’édition et de diffusion africaine (Ceda) a donné naissance, en 2005, à une nouvelle entité à vocation panafricaine et internationale  : les Editions Nei-Ceda. Ainsi, depuis cette date, le regroupement des deux structures a abouti à un rapprochement aussi bien au niveau éditorial que dans la distribution. Le principal domaine d’activité demeure l’édition scolaire, sans oublier la promotion de la littérature enfantine et de jeunesse. Selon Venance Kakou, Président directeur général des éditions Nei-Ceda, une maison d’édition qui n’a pas de subvention ne peut pas faire de bénéfice. D’où ce réel besoin d’appui des pouvoirs publics. Cela donne comme résultat, deux entités cotées à la Bourse régionale des valeurs mobilières (Brvm) avec un chiffre d’affaires qui tutoyait les 5 milliards de FCFA avant la crise, nous révèle M. Kakou. Actuellement, les chiffres de vente oscillent entre 3 et 4 milliards de F Cfa. «  Notre credo est la rigueur dans le travail, avec un rôle à la fois éducateur et culturel. Le tout sur fond d’un environnement progressif et en constante évolution », poursuit-il. La Côte d’Ivoire compte aujourd’hui quatorze maisons d’éditions, avec un développement de l’industrie graphique, des librairies, des imprimeurs, ce qui entraîne une foison d’illustrateurs et d’écrivains.

Le livre circule du Nord au Sud en s’appuyant sur un réseau routier pour la distribution au niveau des points de vente situés dans les zones où il n’y a pas de librairies. «  Notre souhait consiste à développer la coédition sous-régionale pour amoindrir le coût du livre. Sur ce plan, les Africains n’ont pas encore acquis assez d’expérience, d’où la nécessité d’élargir l’horizon  », préconise Venance Kakou. Toujours est-il que les difficultés persistent car, pour bon nombre de pères de famille confrontés à des problèmes de survie quotidienne, acheter un livre n’est pas une priorité.

Lauréats du deuxième Prix Alioune Diop de l’Organisation internationale de la francophonie (Oif) en 2009, les éditions Nei-Ceda ont publié des auteurs sénégalais comme Boubacar Boris Diop, Aminata Sow Fall ou Cheikh Amidou Kane. Cette vocation panafricaine explique la présence de Fatou Keïta lors de la 12ème Fildak. Cette auteur ivoirienne de littérature de jeunesse a signé son premier ouvrage, «  Le petit garçon bleu  », en 1996 aux éditions Présence africaine. Sa motivation première  : goût personnel et amour du monde des enfants. «  Je sais ce qu’ils aiment et cela m’aide beaucoup dans mon écriture  », nous confie l’enseignante en littérature anglaise à l’Université d’Abidjan qui a, à son actif, seize livres pour enfant dont deux romans. Aujourd’hui, ses œuvres sont traduites en allemand, espagnol et anglais. C’est la troisième fois qu’elle participe à la Fildak. «  Cette manifestation recouvre une grande importance pour moi en ce sens qu’elle me permet de me faire connaître, de rencontrer d’autres éditeurs et écrivains.

Et puis, ce qui a attiré mon intérêt pour la littérature sénégalaise c’est la manière posée et calme dont l’écrivain Mariama Bâ raconte la polygamie dans sa société  », explique-t-elle.

A la différence du Maroc et de la Côte d’Ivoire, l’environnement de l’édition au Sénégal n’est pas très peu reluisant, même si des efforts sont consentis par le gouvernement sénégalais qui a porté le Fonds d’aide à 600 millions de FCFA. «  Notre problème ce sont d’abord les libraires. Ils prélèvent un pourcentage très élevé, c’est-à-dire 40%, sur chaque livre vendu. C’est énorme  !  », se plaint l’écrivain Seydi Sow, directeur des Editions «  Salamata  », dans Le Quotidien du mardi 8 décembre 2009. Selon lui, les maisons d’éditions sénégalaises n’ont pas cette puissance financière, comparées à celles qui sont en Europe. D’où cet appel à plus de coédition et de coproduction émis par le directeur général des Editions Maguilen, Alioune Badara Bèye, par ailleurs président de l’Association des écrivains du Sénégal (Aes). Il regrette le fait que le livre ne circule pas bien au Sénégal et en Afrique. «  Nos œuvres sont mal diffusées, mal distribuées à travers le monde, mais aussi dans notre propre pays. Faites un tour à l’intérieur du Sénégal et vous constaterez que les écrivains ne sont pas connus  », renchérit Seydi Sow. Au Sénégal, une formation des acteurs de la chaîne du livre s’impose. «  Il y a un projet de loi qui doit être affiné. Il faut préciser certaines choses  : quels sont les besoins  ? Qui est éditeur  ? Pour nous, est éditeur celui dont les moyens de subsistance viennent de l’édition. La définition claire de son statut permet de régler le problème  », suggère le directeur de la Maison d’édition Papyrus Afrique, Seydou Nourou Ndiaye, dans un entretien accordé à l’APS, le 15 décembre dernier. Selon lui, il faut être honnête et oser faire un choix, un pari sur l’avenir car dans le secteur de l’édition au Sénégal il y a un embryon qu’il faut aider à s’épanouir. M. Ndiaye estime que certaines maisons d’édition font plus preuve de stratégies de survie que d’autre chose. «  Il faut que ça cesse. Nos autorités doivent le comprendre et mettre un terme à la situation de désordre actuel. Il faut soutenir ceux qui ont fait de l’édition leur métier et qui ont des difficultés  », propose-t-il.

L’autre obstacle à une bonne politique du livre est que les langues nationales sont marginalisées dans l’édition africaine. L’écrivain Marouba Fall, auteur de l’ouvrage en wolof «  Yobbalu ndaw  » (recommandations pour les jeunes), estime que si les éditeurs se mettaient à publier dans les grandes langues africaines comme le mandingue, le haoussa, le peul ou le kiswahili pour toucher des dizaines de millions de lecteurs répartis sur plusieurs pays à la fois, ils pourraient vivre de leur métiers. Au Sénégal, ceux qui s’en sortent sont ceux qui éditent des livres scolaires et universitaires. «  L’édition d’un manuel scolaire peut aller jusqu’à des milliers d’exemplaires. La littérature pour enfants marche bien également, mais il est vrai que c’est plus dur pour la littérature générale  », poursuit-il.

De son côté, l’écrivain Seydi Sow souligne que si le président Abdoulaye Wade parvient à réaliser son projet de maison d’édition panafricaine, les éditeurs du continent pourraient facilement concilier le binôme promotion des langues africaines et édition panafricaine. « Des ouvrages édités en mandingue ou en peulh pourraient, sans contrainte, circuler au Sénégal, au Mali, en Côte d’Ivoire..., et permettraient aux éditeurs associés de dépasser leurs micromarchés nationaux pour s’ouvrir à une aire géographique plus vaste  », explique-t-il.

PROMOTION DES LANGUES NATIONALES

Au carrefour de la culture et de l’industrie, le livre ne peut-être pas considéré comme un simple produit de consommation. C’est le sens de l’action déployée par l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif) pour favoriser l’expression des auteurs francophones ainsi que l’édition et la diffusion de leurs œuvres. Il en est de même pour le développement de plusieurs filières d’industries culturelles, notamment celle du livre. Dans le cadre de ses activités de soutien à l’édition, l’Oif assure la présence d’éditeurs et d’auteurs francophones du Sud lors de grandes manifestations littéraires. Ainsi, lors de la dernière Fildak, elle a organisé des rencontres avec des écrivains comme Kossi Efoui (lauréat 2009 du Prix des Cinq Continents), Boubacar Boris Diop, Pascale Kramer, Felwine Sarr et Louis Camara.

Par ailleurs, à chaque Fildak, l’Oif attribue le Prix Alioune Diop à la maison d’édition qui s’est distinguée par la qualité de sa production, contribuant ainsi au renforcement des capacités éditoriales en Afrique francophone et à l’émergence d’éditions africaines de qualité. Pour 2009, la distinction est allée aux éditions «  Maguilen  » du Sénégal. Du nom du fondateur de la revue Présence Africaine et des éditions du même nom (dont le centenaire de la naissance est célébré en cette année 2010), le prix participe à la promotion du livre en Afrique.

ENSEIGNEMENT DU CONTE A LA PRESCOLAIRE : Eduquer les enfants dans leurs valeurs et traditions

Les professionnels du conte, membres de l’Association des conteurs du Sénégal, plaident pour l’introduction de ce genre littéraire dans les écoles préscolaires afin de mieux éduquer les enfants dans leurs valeurs et traditions.

«  L’épopée galvanise. La légende émerveille. Le mythe enchante. Le conte éduque  ». Dixit l’écrivain sénégalaise Aminata Sow Fall. C’est pourquoi, le président de l’Association des conteurs du Sénégal, Babacar Mbaye Ndaak, déclare que le conte, comme genre littéraire, doit être enseigné dès la préscolaire pour enraciner les enfants dans leurs valeurs et traditions. «  Le conte est un art sérieux et universel. Il réconcilie tous les hommes parce que tous les peuples racontent à leur manière, un conte pour s’éduquer. Nous interpellons le ministre de l’Education pour l’introduction du conte à partir de la maternelle  », explique-t-il. De son côté, le conteur Massamba Guèye regrette que ce genre ne soit enseigné qu’à partir de la classe de seconde dans le système éducatif sénégalais. «  Si on veut cultiver le goût du conte chez les enfants et les jeunes, il faut l’enseigner à partir de la préscolaire. Et il faut dire que la façon dont il est enseigné dans les cases des tout-petits est nulle  », poursuit-il. Il s’y ajoute que l’enfant doit avoir très tôt un bon répertoire qui lui permettra d’avoir des références pour décoder ses relations avec son environnement. «  Enseigner le conte, c’est aussi aller le chercher dans les langues nationales pour permettre aux élèves d’en assurer la traduction. Le conte est un texte qui permet d’enseigner toutes les matières à l’école  », explique M. Guèye. Selon lui, il y a des contes animaliers dont la métamorphose des personnages peut servir de prétexte pour un cours de Sciences de la vie et de la terre (Svt).

Il ajoute que les différentes étapes de contes chiffrés permettent de développer la mnémotechnique de l’enfant et de le familiariser avec les différentes opérations mathématiques. Mieux, pour cet enseignement des langues, il est évident que la traduction d’un conte, d’une langue nationale à une langue étrangère, permet de faire de la grammaire, de l’orthographe, de la conjugaison...

L’enfant qui dit un conte en public, développe ses performances orales et cela est essentiel dans la prise en charge de l’émergence d’une personnalité. «  L’enseignement de ce genre littéraire dés le bas âge s’impose à tout point de vue  », analyse M. Guèye.

Le conte est un genre narratif qui obéit à un protocole d’ouverture et de clôture. Il se raconte toujours à la troisième personne du singulier. En Afrique traditionnelle, c’est un texte d’origine populaire qui n’appartient à personne.

Avec l’avènement de l’écriture, il y a deux types de contes  : oral et écrit. Ce qui fait qu’il y a un conte traditionnel, appartenant au patrimoine commun et un conte écrit qui ne vise pas nécessairement à émerveiller le lecteur, mais peut également vouloir l’édifier (conte moral, allégorique), l’effrayer (conte d’horreur), l’amuser (conte satirique)...

Avec le mouvement du «  renouveau du conte  » le terme est de plus en plus utilisé pour désigner l’art de raconter des histoires à un auditoire. Il s’y ajoute que nombre de ces contes véhiculés par le bouche-à-oreille ont fait l’objet de collectes et de réécritures par des écrivains. Ces démarches figent ces histoires dans une version donnée et les transforment en objets appartenant au domaine de la littérature écrite. Cela amène les écrivains à se détacher peu à peu des sujets, des structures et des thèmes des contes oraux dont ils s’inspirent.

Le conte littéraire est alors un récit court (à contrario du roman ou de l’épopée), dans lequel les actions sont racontées (et non représentées comme au théâtre). Selon Massamba Guèye, le spectacle de conte n’a rien à voir avec le conte théâtral. Il soutient qu’on peut partir d’un fait divers, d’un poème, d’un conte ou d’un roman pour faire une pièce de théâtre. Pour ce type de conte, ce sont les comédiens qui interprètent les rôles alors que pour le spectacle de conte, le récit est central. Il peut n’y avoir aucun jeu. On raconte l’histoire, à la différence du théâtre où on joue l’histoire.

DOSSIER RÉALISÉ PAR EL HADJI MASSIGA FAYE ET MAKE DANGNOKHO

Le Soleil, 19 janvier 2010

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