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Le relèvement à la base pour sortir la République centrafricaine de la crise militaro-politique

Thursday 22 September 2016

Par Antoinette MONTAIGNE
Ancien Ministre de la Communication et de Réconciliation Nationale
Présidente de l’Académie de la Paix

En fin 2012, la République Centrafricaine  bascule une fois de plus, dans une profonde crise militaro politique, multiforme et meurtrière, qui a jeté hors de leurs foyers des centaines de milliers de déplacés internes et de réfugiés, accueillis dans les pays voisins que sont le Cameroun, les deux Congo, le Tchad et le Soudan.

Le tissu économique est complètement disloqué, la structure sociale fragmentée et l’Etat effondré dans ses deux composantes : nationale et locale.

La fin de la Transition intervenue le 30 mars 2016, place le pays dans une phase post conflit qui s’annonce difficile pour de nombreuses raisons.

Le désarmement n’est pas intervenu et l’activité néfaste des groupes se poursuit avec un regain constaté depuis mi septembre 2016 dans différentes régions du pays, en l’absence de l’armée nationale placée sous embargo par la communauté internationale.

La lutte contre l’impunité n’est pas non plus devenue réalité, face aux violations massives des droits humains, alors que la Justice qui n’a rendu aucune décision durant toute l’année 2013, au plus fort de la crise, reprend progressivement ses activités, sur fond de grandes difficultés matérielles, financières et d’engorgement des tribunaux.

Le système carcéral n’est pas encore en mesure de maintenir en prison les prisonniers les plus dangereux qui, régulièrement, s’évadent, et ce depuis la Transition. La Cour Pénale Spéciale qui a été créée pour connaitre des crimes les plus graves n’est pas opérationnelle même si les actes préparatoires de son intronisation sont en voie.

Le processus de réconciliation, lancé par l’accord de cessation des hostilités signé à Brazzaville en juillet 2014,  s’est provisoirement achevé par le Forum National de Bangui en mai 2015. Ce processus n’a pas permis d’avancer vers la concrétisation de la paix, alors que la suite qui devait aboutir à la mise en place de la Commission-Vérité-Justice- Réparation et Réconciliation, prévue dans la stratégie de mai 2014 et confirmée au Forum de Bangui n’a pas été lancée.

En effet, les recommandations arrêtées n’ont pas été exécutées en raison du manque de volonté politique de leur conférer le caractère d’Assises Nationales Souveraines qui aurait permis une applicabilité directe et plus efficace,  compte tenu des risques connus, notamment l’entrave permanente à la paix.

Le climat politique délétère dans le pays, créé de facto, un déséquilibre au détriment de la population largement victime, et insuffisamment protégée, contre les assauts réguliers et répétés des groupes identifiés et non désarmés. Les communautés vivent encore dans la crainte des représailles  même si certaines avancées sont enregistrées par la MINUSCA qui constate par ailleurs sur le terrain un retour progressif de la sécurité.

La pression sécuritaire entraine depuis 4 ans, une entrave permanente de la liberté de circulation et de la liberté économique. Les activités agricoles sont presque l’arrêt. Cette situation génère des carences alimentaires sévères chez les enfants, les personnes vulnérables, sans compter le renchérissement du prix des denrées et produits de première nécessité qui plonge la population de plus en plus dans la misère.

Le ravitaillement extérieur à partir du port de Douala est assuré en convoi sécurisé par la MINUSCA avec des incidences structurelles sur l’approvisionnement, le prix et la relance économique qui reste ainsi compromise.

La plus part des problèmes structurels soulevés par la crise centrafricaine touche à la vie quotidienne des civils qui en sont les premières victimes. Dans cette condition, les priorités méritent d’être d’abord orientées vers les populations, au plus près de leur situation actuelle, notamment sur les sites des déplacés, dans les pays de refuge ou dans les villes et villages qui tentent de se relever.

Si la dimension nationale de la gouvernance étatique est nécessaire et consubstantielle à l’affirmation de l’État, en tant qu’entité politique, administrative, institutionnelle et internationale, l’échelle locale en est un complément indispensable, sinon le périmètre opérationnel pertinent de toutes stratégies et programmes de relèvement post conflit.

I -  L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT À LA BASE, UN GAGE DE RELЀVEMENT NATIONAL POST CONFLIT

Le diagnostic posé sur la République Centrafricaine présente une large palette de maux sévères dont soufre ce pays depuis de nombreuses décennies, et qui n’ont pas trouvé à ce jour de solutions durables. À titre indicatif, une succession d’instruments de paix et de relèvement de l’État (sous régional, africain, et international) ont déjà été expérimentés sans succès apparent, à travers différents plans de résolution du conflit au fil du temps et notamment :

  1. Sur le plan Sous régional, la MICOPAX avec son volet militaire de la FOMAC.
  2. Sur le plan africain, le pays a connu successivement la MISAB et la MISCA
  3. Sur le plan international, le pays a été placé sous accompagnement des Nations Unies à trois reprises travers la MINURCA, le BONUCA et la MINUSCA

Les accords de paix ont été tous aussi nombreux depuis plus d’une décennie mais n’ont pas été suivis d’effets tels que les accords de Birao du 13 avril 2007, de Syrte du 02 février 2007, de Libreville I du 21 juin 2008, de Libreville II du 11 janvier 2013, de Brazzaville du 23 juillet 2014, de Nairobi du 21 février 2015, de Bangui  en mai 2015, sans oublier les discussions non suivis d’effet de Rome au printemps 2015 entre les élites politiques.

Hors mis le projet de réinsertion des ex combattants et d’appui aux communautés (PRAC) dans le cadre du DDR de 2007, dont le suivi a été assuré par la Commission Nationale du Désarmement Démobilisation et Réinsertion (CNDDR), le bilan politique économique et social de ces accords est mitigé et se mesure plutôt à la complexité de la crise en cours.
Le dénominateur commun à ces accords de paix est leur caractère d’urgence et restrictive, souvent conclus à l’étranger dans un contexte de conflit envenimé, sous pression internationale sur les pouvoirs publics nationaux. Bien souvent les Autorités locales et la population en méconnaissent l’existence et ne peuvent, de ce fait, s’approprier le processus ou apporter leur contribution à sa réussite.

Le 27 décembre 2012, le Président en exercice de l’Union Africaine en la personne du Président du Bénin son Excellence Yayi BONI est venu urgemment en Centrafrique pour faire éviter la chute des institutions et la propagation des violences. Un mois plus tard, les accords de Libreville II signé le 11 janvier 2013 tentent à nouveau d’endiguer vainement les impatiences. Et c’est encore à l’étranger que se rend la classe politique, hors contexte, pour décider à la hâte du destin du pays. 

Les décisions prises ont été souvent pensées principalement comme des réponses politiques nationales et surtout un compromis bancal au sommet de la classe politique centrafricaine, et non comme des réponses globales, impliquant à l’échelle nationale l’ensemble des forces vives impactées dans une optique de participation conjointe du local et du national aux grandes orientations de la Nation.

C’est ainsi que ces accords se déclinent essentiellement en partage de responsabilités gouvernementales au sommet, omettant au passage l’intérêt local et les besoins de démocratie participative qui s’expriment à ce niveau.

Tous les mécanismes préconisés n’ont pas réussi à enraciner la paix ou posé les bases du développement à partir du local afin de prendre en compte l’ensemble des citoyens. La principale raison en est l’omission de la proximité locale de la gouvernance des crises à répétition. On a souvent oublié l’essentiel, c’est-à-dire le socle de construction de la paix et du développement à partir des Autorités locales et en particulier des Chefferies traditionnelles, des Chefs de quartiers, Chefs de village et notables locaux jouissant d’une légitimité naturelle et qui ont toujours, de ce fait, joué un rôle fondamental de premier plan dans la régulation sociale.

Cette fois, les expressions de la crise qui ont dérivé vers une coloration confessionnelle, sur fond de confrontation communautaire, ont mis en évidence le chainon manquant que constitue la base de l’autorité publique et sociale reconnu et accepté par tous qu’est le Chef de quartier, le Chef de Village, le Chef de terre ou le notable.

La crise centrafricaine démontre aujourd’hui hélas, que l’autorité de l’État ne saurait se construit par le haut mais bien par le bas, au plus proche de la fondation de l’édifice institutionnel, social et étatique. Les Pharaons ont compris cette nécessité en construisant une base solide de leurs pyramides égyptiennes qui traversent les siècles depuis lors. Il nous faut une fondation solide en mesure de traverser le temps et les péripéties politiques.

C’est pourquoi, on peut considérer que les éléments essentiels de réponse à la sortie de la crise se trouvent dans l’implication effective, organisée et la plus large possible des Autorités locales. Ce constat est de plus en plus partagé par les pouvoirs publics de la République Centrafricaine et les partenaires au développement.

Il s’agit d’une dimension prioritaire à poser dans les discussions lors du rendez vous fixé pour la table ronde de Bruxelles prévue en novembre 2016, où le pays ira solliciter l’appui des bailleurs et donateurs afin d’accompagner les programmes de relèvement et de développement. L’occasion ainsi offerte appelle un changement de paradigme en faveur des réponses locales plus massives que les réponses nationales.

Et donc des plans locaux de développement à concevoir et exécuter avec la participation des communautés concernées. Ces plans seront à même de catalyser le changement et la transformation du territoire afin d’offrir des opportunités d’emplois et des services de base à la population.

L’autorité de l’État pour accompagner le développement local est double, à la fois déconcentrée et décentralisée. Les perspectives de réforme institutionnelle sont à cet égard une chance de voir le pays sortir de la sous administration préjudiciable, essentiellement au niveau local. Car une  gouvernance locale dynamisée et réussie deviendra demain le fer de lance de la coopération décentralisée et du développement international des territoires. Aujourd’hui les villes de Centrafrique accusent un retard conséquent de partenariats avec l’extérieur mêmes si les chances de les nouer demeurent nombreuses. Bâtir de nouveaux partenariats, c’est trouver les pistes de construire la paix et le développement local pour le bien être de tous.

II - LES AUTORITÉS LOCALES ACTEURS DE PAIX, DU VIVRE ENSEMBLE ET DU DÉVELOPPEMENT LOCAL

Comme nous l’avons analysé, la crise centrafricaine a mis au jour que le pays souffrait depuis fort longtemps d’un déficit d’approche de gouvernance des territoires autrement dit d’une approche terroir. Cette situation est le résultat de l’oubli des potentialités et richesses locales qui sont autant d’opportunités de réponses complémentaires, diversifiées et multicartes à la portée de chaque citoyen, quelque soit son lieu de vie.

Si la crise à eu un impact communautaire, c’est bien parce que les communautés ont été oubliées dans leur aspiration élémentaire à l’expression c’est-à-dire la participation active à la vie de cité et au développement, notamment l’accès aux services de base. La conséquence en est la grande vulnérabilité de l’État. Car, en dehors de la capitale, des pans entiers du territoire et des ressources ne profitent plus au plus grand nombre. Ce qui maintient la population dans la très grande pauvreté au niveau local. La centralisation du pouvoir n’a pas permis d’amorcer la construction des infrastructures de développement local.

Les enjeux et défis de la sortie de crise se résument aujourd’hui aux trois équations essentielles : paix-sécurité, justice-réconciliation, pauvreté-développement.
La République Centrafricaine a effectivement besoin, pour résoudre ces équations à plusieurs inconnues, d’une administration locale modernisée et compétente, en mesure de porter et soutenir les programmes de développement local et d’offres de service de base à la population.

Dans cette perspective, il est fort à parier que la crise militaro politique qui interroge profondément les fondements sociaux et politiques de la gouvernance du pays, peut devenir une opportunité de refondation d’un pays nouveau à partir du postulat bien pensé du local.

C’est là que se situe l’assurance de l’égalité réelle des chances pour tous demain, condition sine qua non de la réconciliation et du Vivre Ensemble. Avec le développement local équitablement pensé et réalisé, chaque citoyen retrouve la chance de vivre aussi bien au Nord, au Sud, à l’Ouest, à l’Est ou au Centre dans des conditions analogues, sans subir de grandes disparités territoriales, notamment dans l’accès aux services sociaux de base.

Le relèvement nécessaire des Autorités locales est aujourd’hui le pendant du Vivre Ensemble dont le pays a grandement besoin pour se réconcilier et se reconstruire. Il ne s’agit pas ici de préconiser un discours de plus, mais bien plus, d’offrir aux Autorités locales un cadre juridique structurant de gouvernance post conflit de la crise afin de parvenir à la consolidation réelle et effective d’une paix durable. Dans cet esprit,  les Autorités locales devront demain être pleinement associées au processus de réinsertion des combattants démobilisés et désarmés.  Elles  pourront ainsi aider à leur réinsertion en organisant sur leur territoire des travaux communautaires ou d’intérêt général ou encore en concédant des parcelles de terre à usage de production.

Les fonds du DDRR pourront, en lien avec les Autorités locales, être investis dans des projets de développement local et contribuer par l’économique au Vivre Ensemble. Les projets agricoles ou d’élevage rentrent également dans une telle configuration.


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Le constat unanime des besoins de redressement rapide post conflit de la République Centrafricaine, revenue à l’ordre constitutionnel le 30 mars 2016, conduit à privilégier le relèvement des Autorités locales, première strate de l’autorité de l’État. La décentralisation attendue depuis des décennies est plus que jamais ici la clé de la démocratie locale porteuse de cohésion et de développement durable. Ce relèvement est une nécessité pour la réussite de tous les processus de consolidation de la paix tels que la sécurité et le désarmement, la Justice et la lutte contre l’impunité, la réconciliation et le Vivre Ensemble.

Aujourd’hui, les orientations nationales  impulsées par les pouvoirs publics buttent sur l’absence des Autorités locales en mesure de les enraciner. De ce fait, l’autorité de l’État tarde à devenir réalité un peu partout sur l’étendue du territoire.   

Il est donc urgent, de lancer un projet pilote de relèvement des autorités locales afin d’observer les nombreux obstacles à surmonter. Une telle expérience permettra ensuite de prendre rapidement les réformes institutionnelles dont l’État a besoin pour se reconstruire et se redéployer sur tout le territoire. C’est à cette condition seulement que la sécurité, la paix et le Vivre Ensemble redeviendront une réalité durable. Une telle mission ne peut s’envisager sans des Autorités locales relevées et placées au cœur de toutes les stratégies et programmes de consolidation de la paix.