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In memory of Stephen Ellis

Thursday 6 August 2015

Stephen Ellis est mort comme il a vécu : en philosophe, en homme de foi, en parfait gentleman. Ethniquement, il était historien, et il l’est resté jusqu’au bout, en dépit de ses mues professionnelles successives, par son souci des sources et la diversité de celles qu’il mobilisait. Grâce aux différentes fonctions qu’il a occupées tout au long d’une carrière particulièrement riche, à son entregent, à sa chaleur humaine et à sa discrétion absolue, il possédait sans doute l’un des meilleurs carnets d’adresses dont peut se targuer un spécialiste des questions africaines. S’y côtoyaient les sommités de la communauté scientifique internationale, des fonctionnaires de toutes nationalités, des militants, des journalistes, des banquiers, des traders, d’anciens mercenaires, des hommes d’affaires parfois issus de la lutte armée, des prêtres et des pasteurs, des environnementalistes, des diamantaires, une foule d’anonymes rencontrés au fil de ses voyages, notamment en Afrique, et auxquels il vouait un respect qui n’aveuglait pas sa clairvoyance. Travailler avec Stephen était un plaisir, mais aussi une nécessité tant son érudition était toujours précieuse pour les recherches des uns et des autres. J’en ai moi-même fait l’expérience à de multiples reprises, notamment en écrivant avec lui et Béatrice Hibou La Criminalisation de l’Etat en Afrique. Bien que j’en aie personnellement tiré de grands enseignements en rédigeant mes propres livres, d’autres sont mieux placés que moi pour saluer son œuvre d’historien de Madagascar et de la République sud-africaine, sa contribution à la compréhension de la guerre civile au Liberia, son apport décisif  – réalisé de pair avec Gerrie ter Haar – à l’étude du fait religieux en Afrique.

Pour en avoir beaucoup profité, je ne suis en revanche pas le moins qualifié pour exprimer la reconnaissance des africanistes à l’égard de sa générosité envers ses collègues ou étudiants, auxquels il prodiguait conseils, informations, recommandations bibliographiques, et contacts – toujours ce fameux carnet d’adresses ! Stephen était un partageux. Il s’est engagé dans nombre d’entreprises collectives – dont la co-rédaction en chef d’African Affairs pendant plusieurs années – au détriment de ses projets personnels. Il n’hésitait jamais non plus à mettre au service de ses pairs francophones son anglais superbe, sans lésiner sur les heures de travail.

Mais comme notre peine risque de nous le faire oublier, que l’on me permette d’évoquer un aspect de sa personnalité qui était au fondement de son intégrité professionnelle, et que j’ai particulièrement apprécié, notamment au cours de la longue enquête de terrain que nous avions menée pour préparer notre Criminalisation de l’Etat en Afrique : l’humour. Stephen savait rire, et faire rire. Quoi de si exceptionnel chez un Britannique, et un homme aussi britannique que Stephen ? m’objectera-t-on. Le fait que son rire n’était pas seulement un signe de décence et de distance par rapport à la cruauté du monde, dont son humanisme s’affligeait. Il était subversif, et garant de sa liberté de pensée. La meilleure preuve en est que, tout sujet de Sa Majesté qu’il fût, il riait aussi des animaux. Sa scène culte était celle, à répétition, d’Un poisson nommé Wanda, où l’on voyait trois chiens affreux se faire écraser par une masse en béton destinée à leur maîtresse, si mes souvenirs sont bons. Et nous fûmes pris d’un fou rire inextinguible, devant quelques collègues américains interloqués, lorsqu’il nous raconta comment des touristes sud-africains glissaient des serpents en plastic sous les cailloux pour faire s’évanouir je ne sais plus quelle bestiole du parc Kruger. Un homme libre, vous dis-je, comme nous l’ont rappelé sa lucidité et son courage stoïciens à l’approche de sa mort.

Jean-François Bayart
Graduate Institute (Genève)
Chaires d’études africaines comparées (UM6P, Rabat)