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Cameroun: les Grands Projets, un Programme objectivement dangereux!Thursday 9 August 2012 06/08/2012 Par Dieudonné Essomba, Ingénieur Principal de la Statistique Journal du Cameroun.com Lettre d’information n°729 du lundi 06/08/2012 La récente enquête du CBS qui mesure la perception que les entreprises ont du climat des affaires ont mis en évidence une évolution appréciable. Même si, dans l’ensemble, 68% de chefs d’entreprises émettent un jugement négatif, seul un quart des entreprises manifestent une véritable inquiétude. L’enquête a recensé les problèmes classiques liés à l’absence des infrastructures, la lourdeur des procédures administratives, la corruption, les difficultés de financement, la concurrence déloyale à l’extérieur, les dysfonctionnements du marché de travail. Les chefs d’entreprises ont formulé des recommandations visant à surmonter ces carences. Evidemment, le Gouvernement a promis de continuer dans les voies de l’amélioration, mais la question essentielle porte sur le potentiel réel des mesures sectorielles et microéconomiques à améliorer encore de manière sensible la situation du Cameroun. Autrement dit, quand bien même le Cameroun arriverait à résoudre ses problèmes de gouvernance et de financement, est-ce pour autant que ces entreprises seraient compétitives ? Et d’ailleurs, est-il possible d’améliorer davantage certains aspects sans que cela ait de lourdes contreparties ? S’il y a lieu de se féliciter de la pose de la première pierre pour le port de Kribi et les barrages de Memvele et d’un instant à l’autre celui de Lom Pangar, il faut tout de même mettre en garde sur les ressources affectées aux Grands Projets qui menacent de déstabiliser le budget et d’aggraver un déficit public qui dépassait déjà 500 Milliards au mois de Mars. Pour répondre à ces questions, il faut d’abord montrer que ces diverses carences ne sont, en grande partie, que l’expression d’autres phénomènes d’un ordre plus élevé, les contraintes d’ordre macroéconomique. De fait, la situation du Cameroun est celle d’un « pays occlus », une situation particulière où toute dépense a tendance à se traduire par un déficit commercial et, de manière jumelle, par un déficit budgétaire. Les importations ont tendance à s’accélérer à cause de la croissance quantitative de la population, l’amélioration du niveau intellectuel qui encourage l’urbanisation et modifie le profil de la consommation au profit des importations et l’entretien ou l’extension du système productif. A contrario, ses capacités d’exportations sont assujetties à de nombreuses contraintes : faible productivité, non-extensibilité des terres, instabilité des cours, épuisement du pétrole, réserves minières difficiles à exploiter… Les maigres devises du pays sont ainsi absorbées par la brocante européenne et la pacotille chinoise, nous empêchant d’importer les bulldozers requis pour entretenir et étendre le réseau routier, les turbines pour produire l’électricité, etc. D’où l’impossibilité de renforcer nos capacités productives et l’étouffement de la croissance qui se traduit par un chômage massif et des salaires très faibles. Dans ces conditions, des mesures d’ordre microéconomique (amélioration de la gouvernance, financement…) ne peuvent avoir qu’un impact très limité, car leur réussite dépend de la levée des verrous macroéconomiques. Et c’est précisément à ce niveau que la politique des Grands Projets, et surtout dans la manière dont elle est menée, présente un très grand nombre d’hypothèques sur le fonctionnement de notre économie. S’il y a lieu de se féliciter de la pose de la première pierre pour le port de Kribi et les barrages de Memvele et d’un instant à l’autre celui de Lom Pangar, il faut tout de même mettre en garde sur les ressources affectées aux Grands Projets qui menacent de déstabiliser le budget et d’aggraver un déficit public qui dépassait déjà 500 Milliards au mois de Mars. Cette déstabilisation ne se fait pas par l’affectation directe des ressources aux Grands Projets, mais par le mécanisme détourné suivant : en tentant coûte que coûte de réaliser ces projets trop consommateurs en devises, l’Etat utilise la part des devises revenant aux entreprises qui, n’ayant plus assez de moyens pour importer, doivent alors réduire leurs activités, ce qui entraîne la réduction des recettes budgétaires et par ricochet, de graves tensions de trésorerie. De même, en réduisant les devises qui devraient normalement revenir aux ménages, ceux-ci n’ont plus la possibilité d’importer pour leur propre consommation, ce qui réduit d’autant les recettes douanières de l’Etat. La conséquence en est une très faible connivence entre les prévisions du budget et les réalisations. Toute avancée se traduit alors par de lourdes contreparties. Par exemple, le nouveau Ministre de l’Economie s’est fait un point d’honneur de réduire les délais de paiement des prestations aux opérateurs économiques, ce qui est heureux pour le climat des affaires. Mais en même temps, il ne peut le faire qu’au prix de l’éviction de certains aspects majeurs de l’activité administrative normale qui, aujourd’hui, se retrouve presque paralysée. Un certain nombre de Ministres ont ramené sous leur propre signature les aspects de la gestion revenant traditionnellement aux Directeurs, allant jusqu’aux ordres de missions à de simples agents ! Paralysés par l’absence des moyens, les fonctionnaires centraux n’ont jamais été aussi oisifs. Certes, les salaires sont encore réguliers, mais on peut se souvenir de l’immense brouhaha qui avait accueilli en début d’année les premiers salaires des 25.000 jeunes. L’opération fut interrompue, avant qu’on en retrouve l’écho il y a quelques semaines, avec le Ministre de la Fonction Publique qui appelait quelques jeunes à récupérer leurs bons de caisse en souffrance dans ses services. Et nous reviennent en mémoire les réserves de l’ancien Ministre des Finances ESSIMI MENYE sur l’augmentation des salaires de 2008 et le recrutement massif de ces jeunes, au regard de l’incidence sur le budget de l’Etat. Bien entendu, nous ne demandons qu’à croire les responsables du MINFI sur parole lorsqu’ils proclament la grande liquidité de la Trésorerie de l’Etat, mais on peut s’interroger sur l’origine de cette liquidité au moment où les cours du pétrole baissent et que l’activité économique ne connaît pas un grand boum. On aimerait également croire que les emprunts obligataires se limitent à des opérations d’investissement et non pas pour boucler les fins du mois, car c’est cela qui serait très grave. A propos des Grands Projets Les Grands Projets sont une nécessité et constituent le levier indispensable dans le développement d’un pays. Mais on doit les réaliser progressivement, car ils ne sont utiles que par leurs effets de chaîne et non par eux-mêmes. Quand l’un est réalisé, il faut un temps pour que ses effets diffusent et créent la croissance, avant d’aller à l’autre, et ainsi de suite. On ne peut les mener comme un Programme, c’est-à-dire, une grappe de Grands Projets que dans trois cas. Le premier concerne les pays dont les Gouvernements ont les moyens politiques de mobiliser, par force ou idéologie, une gigantesque main-d’œuvre pour construire, à l’aide des pelles ou des brouettes, des barrages, des chemins de fer, des routes. Cette formule a été massivement utilisée dans les pays communistes, sous le règne de Staline en URSS ou de Mao Zedong en Chine. En Afrique, une telle expérience a été initiée par le défunt Sankara avant d’être assassiné. L’avantage de cette méthode est que l’infrastructure réalisée relève des capacités techniques de la population qui dispose ainsi du savoir-faire requis pour l’entretenir en permanence. Le second cas concerne les pays disposant de leur propre industrie et qui peuvent, pour des besoins d’agression militaire comme Adolf Hitler ou pour des besoins de relance après une crise comme Roosevelt, lancer des grands travaux qui ont un impact très important et entraîne de très forts taux de croissance. Dans ce cas aussi, la technologie reste endogène et l’installation peut prospérer. Le troisième cas concernent les pays qui, ne disposant ni de la technologie, ni d’une population nombreuse qu’on peut soumettre, ont les moyens d’acheter la technologie et de réaliser ces infrastructures avec un important flux de devises, généralement issu du pétrole. C’est le cas de la Libye avec le défunt Kadhafi, mais aussi de la Guinée Equatoriale actuelle. A l’inverse des deux cas précédents, les infrastructures ainsi créées ne relèvent pas du niveau technique du pays et créent une dépendance extérieure permanente en termes de pièces détachées, machines, etc. Et il suffit que la source des devises tarisse ou n’augmente pas au rythme de la population pour que l’économie entre dans une profonde récession. Et c’est précisément ce qui arrive à tous les pays qui basent leur développement sur les Grands Projets en s’appuyant sur les matières premières. Le Cameroun en a connu l’amère expérience, car les infrastructures créées et le niveau de vie obtenu à la suite des bons cours de café, cacao et coton, suivis de l’exploitation du pétrole, n’ont pu résister à l’assèchement des devises des années 1987. Les risques que font courir les Grands Projets En définitive, la politique tous azimuts des Grands Projets fait courir au Cameroun plusieurs risques. Le premier, qui est déjà présent, est une plus grave déstabilisation d’une part, de son budget, avec une éviction de plus en plus marquée de ses dépenses prioritaires de consommation et d’entretien de l’investissement déjà réalisé, au profit d’opérations hasardeuses ; d’autre part, une éviction des devises nécessaires pour le bon fonctionnement du système productif. Le second est le renforcement de la dépendance du pays, car l’entretien de ces grands Projets vient s’ajouter aux besoins en devises du système productif actuel. Ce qui est la voie royale au surendettement et à un nouveau programme structurel. Ces risques sont d’autant plus graves que le choix de ces projets n’est pas toujours heureux. Il ne faut en effet jamais oublier que les dettes que nous concédons doivent être remboursées en devises, c’est-à-dire, en sacs de cacao ou de café, en ballots de coton, en billes de bois ou en barils de pétrole. En conséquence, un projet ne peut justifier un endettement extérieur que si, de manière directe, indirecte ou induite, il concourt soit à nos exportations, soit à réduire nos importations. De ce point de vue, les barrages hydroélectriques constituent un bon choix, au regard de leur apport sur le système productif local et de la possibilité d’exporter l’électricité vers des pays voisins. Par contre, l’autoroute Yaoundé - Douala, aussi importante soit-elle, est le prototype des réalisations de prestige qu’il faut éviter lorsqu’on a une situation extérieure tendue. Car, même si cette voie peut générer à travers le péage des recettes importantes, ces recettes ne constituent pas des devises et son impact sur la balance extérieure est négatif. Le Cameroun n’a pas les moyens de rembourser la Chine. Quelle est donc la contrepartie exacte des réalisations de ce pays au Cameroun ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette générosité qui défie tout bon sens et toute loi économique ? A bien y regarder, on a l’impression que le Cameroun est avalé par un boa. Mais le sommet des mauvais Projets est formé de ces opérations de bâtiments sociaux que veulent financer les Africains du Nord. En matière de bonne gouvernance, à défaut de s’endetter en équilibrant les comptes extérieurs, on ne s’endette jamais pour ce qui peut être entièrement produit sur le territoire national. S’il est normal de s’endetter pour acheter une locomotive, on ne peut en dire autant pour les maisons, étant entendu qu’au Cameroun, les maisons se construisent avec l’équipement, la matière première, l’expertise et la main-d’œuvre camerounaise ! Quelle idée de construire des logements pour abriter des fonctionnaires, tout en posant sur les paysans la charge de rembourser avec leur cacao, au même moment, les pousseurs, les mécaniciens ou les vendeurs à la sauvette construisent des maisons, et qu’il suffirait de les installer dans des quartiers bien lotis ! Quelle idée ! C’est précisément toutes ces confusions qui entourent les Grands Projets qui en font un Programme objectivement dangereux. N’est-il point temps d’y mettre un peu d’ordre ? Mais une question brûle les lèvres : à moins de tomber sur de fabuleuses réserves du pétrole, le Cameroun n’a pas les moyens de rembourser la Chine. Quelle est donc la contrepartie exacte des réalisations de ce pays au Cameroun ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette générosité qui défie tout bon sens et toute loi économique ? A bien y regarder, on a l’impression que le Cameroun est avalé par un boa. See online: Cameroun: les Grands Projets, un Programme objectivement dangereux! |