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Au Cameroun, la statue du général Leclerc gît, décapitée. « Jouissif »

Sunday 23 February 2014

Mathieu Cantorné | Rue89

Sur la Place du gouvernement de Douala, la capitale économique du Cameroun, la statue du général Leclerc a triste allure. Le corps gît à quelques pas de son piédestal, tandis que la tête, arrachée, attend tranquillement dans une plantation agricole de l’Ouest du pays.

Elle devrait prochainement être l’objet de rites destinés à « libérer les Camerounais de la domination française » selon le site Cameroon-Info.

La statue vandalisée plusieurs fois

L’acte a été revendiqué par André Blaise Essama, un nationaliste camerounais de 38 ans, présenté comme « un déséquilibré mental » par les forces de l’ordre, comme un « héros » par ses partisans.

Interrogé par le journal Le Jour, l’homme, qui a également arraché une cinquantaine de plaques signalétiques portant des noms à consonance française, s’explique :

« La destruction de ce monument est un retour d’ascenseur au général Leclerc, en souvenir aux martyrs camerounais injustement décapités et pendus par la France. »

La statue du général français n’en est pas à sa première mésaventure. Le 22 mai dernier, la stèle avait déjà été renversée à coups de pierre. Rebelote le 29 août. André Blaise Essama expliquait alors :

« J’ai cassé ce monument afin que le général Leclerc rejoigne la terre de ses ancêtres en Hexagone. Car je pense bien que sa place est certainement de ce côté-là. Cette place où trônait ce monument de la honte est désormais pour nous, la place de Um Nyobe, John Ngu Foncha, Martin Paul Samba, Douala Manga Bell et bien d’autres héros nationaux. »

Avant André Blaise Essama, l’activiste Mboua Massock avait été interpellé en janvier 2001 alors qu’il tentait lui aussi de détruire la statue d’un homme qui « ne fait pas partie des Camerounais morts pour la cause nationale ».

Entre l’avenue du général de Gaulle et la rue du gouverneur Carras, il est vrai que le centre de Douala, comme celui de la capitale Yaoundé, ne laisse que peu de place aux acteurs de l’indépendance du Cameroun, acquise en 1961.

Spectres et fantômes

La question de la politique mémorielle camerounaise va bien au-delà des monuments ou du nom des rues. Dans un mémoire de recherche en sociologie politique, consacré au nationalisme camerounais dans les programmes et manuels d’Histoire, le journaliste et blogueur camerounais Segnou Siéwé constate que :

dans le programme d’Histoire du primaire, 9,5% des leçons portent sur le nationalisme camerounais et la lutte pour l’indépendance ; le pourcentage tombe à 1,82% pour le secondaire ; à 1,5% pour l’enseignement supérieur, en s’appuyant sur le programme du département d’Histoire de l’université de Douala (chaque université a son propre programme). Joint au téléphone, le politologue Germain-Hervé Mbia Yebega, membre de l’observatoire politique et stratégique de l’Afrique de l’Université Paris 1 confirme :

« Poser le problème de l’histoire présuppose que l’on accepte de se remettre en cause. Or l’historicité politique du Cameroun est le lieu d’une certaine négation de l’histoire nationale. […]

Achille Mbembé [enseignant, historien et philosophe camerounais, ndlr] parle du “gouvernement spectral” dans ce pays, pour désigner les modes actuels de gouvernement. Moi je dirai que nous sommes en face d’une histoire nationale spectrale, fantomatique, erratique même... Et une histoire qui est volontairement tue, finit par avoir raison de ceux dont elle relate l’existence et porte les aspirations.

Les leaders de la lutte anticoloniale sont enterrés dans des fosses communes ou en exil. […] En les célébrations actuelles du cinquantenaire de la réunification, le monument de la réunification à Yaoundé est laissé à l’abandon. [...] Il y a une grave crise mémorielle. »

Des trous de mémoire dans l’Histoire

Des trous de mémoire d’autant plus mal vécus par bon nombre de camerounais que le pays est l’une des nations d’Afrique francophone a avoir payé le plus lourd tribut lors de la décolonisation. Contacté par Rue89, Haman Mana, directeur de la publication du journal camerounais Le Jour, explique :

« Il y a quelque chose dans l’histoire du Cameroun qui n’est pas soldé. Entre 1955 et 1970, la France a livré une véritable guerre au Cameroun : près de 400.000 morts dont de nombreux civils, des villages brûlés ou bombardés au napalm... Mais tout cela n’a jamais été présenté comme une véritable guerre, on parle encore “ d’opérations de maintien de l’ordre ”.

Les gens ont besoin de connaître l’Histoire de leur pays, au risque de créer une rancœur légitime au sein de la population, et notamment chez les jeunes générations. »

« Tout simplement jouissif »

Les commentaires des internautes qui réagissent aux articles de presse relatant la destruction de la statue du général Leclerc – bien que ne pouvant être considérés comme représentatifs – le montrent bien. Nkoabang écrit ainsi :

« Une fois encore, par lâcheté, on s’en prend au Français. C’est aux Camerounais de construire des monuments à la gloire de leurs héros. Si les Français le font pour les leur, ont ne peut que les en féliciter. Si les Camerounais ne le font pas pour les Camerounais, ils sont les seuls à blâmer. Moi, le monument de Leclerc au Cameroun ne me dérange pas. »

Le commentaire d’ECCLESIASTES est ceci dit plus représentatif de l’opinion générale :

« En lieu et place ou on devrait honorer les Um Nyobe, Martin Paul Samba, Ernest Ouandji et beaucoup d’autres, on nous sert plutôt les statues des ancêtres gaulois ! En fait, tout les symboles coloniaux français doivent être détruits ! We just got started ! »

Boomerang est plus trivial :

« Tout simplement jouissif »

De son côté, Germain-Hervé Mbia Yebega tient tout de même à nuancer la portée de l’acte :

« Les Camerounais ne sont pas foncièrement antifrançais. Ils s’opposent tout simplement comme par le passé, à l’imposition d’un ordre des choses qui fait peu cas des exigences de souveraineté et de justice sociale. Ils en ont plutôt principalement contre leurs dirigeants. L’événement de Douala est à ce titre un épiphénomène, une des manifestations radicales mais peu porteuses de ce mouvement [de réappropriation de l’Histoire, ndlr]. »

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